(la petite, mais irremplaçable place des résistantes françaises, quand un grand nombre d'autres avaient déserté la place)
 (Préface de Jean Daniel pour Le Nouvel Observateur de fin 2008).

Ouvriers du passé

  Nous étions en 1969. Donc, après le chambardement de Mai-68. Maurice Couve de Murville était Premier ministre. Un excellent confrère, austère biographe de Mendès France, Pierre Rouanet, m'a invité à dîner pour le rencontrer. Il y avait aussi chez lui le directeur général de l'ORTF, Jean-Jacques de Bresson, qui méritait absolument l'expression « grand commis de l'Etat " Nous savions, entre autres choses, que l'événement dont nous ne pourrions éviter de parler, c'était l'interdiction de diffuser à la télévision leC filin de Marcel Ophuls ("le Chagrin et la pitié ».

 J'ai donc sans attendre posé la question au Premier ministre, qui, avec ses allures de grand-duc des Antilles, se retourna vers le responsable de l'ORTF : « Au fait, c'est vrai, Bresson, au fond pourquoi avez-vous cru devoir interdire ce film ? »

 Cette question ne fut visiblement pas du goût du grand commis, qui se permit d'observer de manière crispée: « Mais, monsieur le Premier ministre, je croyais que vous étiez là lorsque le Général en a parlé. »

 Couve convint qu'en effet il ne s'en souvenait pas.

 Qu'avait dit le Général ? Au cours d'une réunion restreinte à l'Élysée, avait eu lieu l'échange suivant:

 « Bresson, qu'est-ce que c'est que ce film dont on fait tant d'histoires ?

- C'est un film qui raconte des moments de l'Occupation.

- Et qu'est-ce qu'il en sort ?

- Eh bien, qu'il y a eu un petit nombre de résistants, un petit nombre de collaborateurs, et une majorité plus ou moins pétainiste ou attentiste. En somme, un film quelconque et plutôt véridique sur les Français pendant l'Occupation."

 Là, le Connétable n'avait pas dissimulé son impatience. Quoi, sur la chaîne officielle de l'Etat où lui, de Gaulle, se produisait avec la solennité que l'on sait, on s'apprêtait à distribuer une, comment dites-vous, une " vérité " ?

  "C'est ce qui s'appelle ne rien comprendre à mon destin et cela m'étonne de vous. D'abord, il ne s'agit pas d'une vérité, qui est affaire d'interprétation, mais de ce que vous pensez être une réalité. Réalité, réalité. Laissons donc ça aux Italiens (c'était la période du cinéma néo-réaliste italien dont tout le monde parlait).

  Mais, Bresson, croyez-vous que c'est avec ce genre de réalités que j'ai fait le 18-Juin ? Croyez-vous qu'en disant aux Français ce qu'ils sont, on peut leur donner la moindre envie de ne l'être plus ? C'est avec des mythes et des légendes que l'on valorise une ambition et que l'on construit une nation."

 De Gaulle fit comprendre que l'entretien s'arrêterait là. Je sais qu'on sera tenté de mettre les propos du Général sur le compte du "mythe résistancialiste" qui est supposé avoir intoxiqué la France.

 On touche là au thème de [cette page] réalisée à l'occasion des 11è "Rendez-vous de l'histoire" de Blois : comment utilise-t-on le passé ? Comment faisons-nous l'histoire ?

 Les propos si pertinents de Raymond Aron lorsqu'il parle de Machiavel, préconisant dans certains cas le mensonge, montrent déjà que gouverner, c'est faire l'histoire, et que d'une certaine manière, en faisant l'histoire qui va suivre, on modifie celle qui précède.

 Sans le mythe de la France résistante, la France aurait-elle eu le droit de signer la capitulation de l'Allemagne et même du Japon ? Disposerions-nous d'un siège au Conseil de sécurité des Nations unies ? Aurait-il été possible d'avoir une politique, bonne ou mauvaise, en tout cas indépendante des Etats-Unis ? Le Général avait fini par persuader les siens, et peut-être se persuader lui-même, que c'était Leclerc qui avait libéré Paris ; et, dans son fameux discours du 25 août 1944, il n'a pas cité une seule fois les Alliés, et cela n'a choqué personne. [Pas plus moi, qui faisais partie de la fameuse division.]

  Il reste évidemment que le cynisme ou le machiavélisme gaullien n'allait pas jusqu'à l'impérialisme du mensonge [ndlr: ce dont d'autres ne se priveront pas].

  De Gaulle ne voyait pas d'objection à ce que le film fût diffusé dans les salles publiques. Mais l'ORTF représentait l'État qui dispensait une vérité officielle. Toute la philosophie de l'État gaulliste en eut été mise en pièces.

  Personnellement, je n'ai pas vécu l'aventure gaullienne comme une série d'usurpations. Dès que Pétain a capitulé, j'ai commencé par ne pas y croire ; et dès que de Gaulle s'est manifesté, j'ai compris qu'il ne fallait pas y croire. J'ai choisi une vérité qui m'aidait à vivre.

  Il s'est trouvé un certain nombre de Français pour se persuader que rien n'était fini. Je pense à une Lucie Aubrac, à une Germaine Tillion, lorsqu'elle racontait son 17 juin (avec Geneviève de Gaulle, elle avait précédé le Général) : elle vit alors une histoire qui va se faire ; elle la vit si intensément que la réalité lui échappe. Ils étaient minoritaires ? Évidemment ! Qu'est-ce que cela change ?

 Il est d'autres façons de vivre l'histoire. Il y a ceux qui la font et ceux qui la subissent. Ceux qui l'accompagnent comme des témoins et d'autres qui la contemplent pour la raconter. Et puis, il y a les historiens pour la réinventer. C'est tellement singulier , cet enchaînement d'événements historiques qui se succèdent et dont chacun est fait de surprises et de répétitions. Il est forcément nouveau pour le témoin. Il est forcément ancien pour l'historien, qui va s'empresser de l'enfouir dans ses archives ou de le rapprocher de sa science.

 Personnellement, j'ai toujours considéré que nous ne cessions pas de faire de l'histoire, puisque à chaque minute, quoi que nous fassions, cela se transforme en passé. Même ceux qui se nomment "historiens de l'immédiat" se heurtent à l'inexistence du présent. Simone Weil a écrit sur ce thème des pages dans - "l'Enracinement" - que j'ai faites miennes depuis longtemps.

 Nous sommes les ouvriers du passé. Si bien que, l'age venant, j'ai l'impression à certains moments d'avoir construit une cathédrale de sable, à d'autres un monolithe inutile.

 "J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", écrit Baudelaire. Je puise à plaisir dans leur masse, parfois les transformant, parfois les comparant aux mensonges des autres.

Jean Daniel
Le Nouvel Observateur

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La question du sens

 Les résistantes étaient-elles nombreuses ?

 Non.

 Mais quand une masse est "attentiste" (pour ne pas dire qu'elle ne bouge pas), est-ce que cela empêche la petite minorité d'apporter du sens ?

 Et que préférerait-on généralement ?

 Mourir à la fin en n'ayant jamais vu un tel "sens", ou l'inverse ?

Voir égt.

Le concept de minorités signifiantes
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Le Trotskisme en France pendant l'Occupation

(en cours de correction)
 

1er novembre 2001

La lettre ci-dessous fut envoyée par un lecteur français, en réponse à la critique de Richard Phillips du film documentaire Le Chagrin et la Pitié: Chronique d'une ville française sous l'Occupation de Marcel Ophuls, du 16 août. Le documentaire épique de quatre heures et demie, sortit sur les grands écrans il y a trois décennies il vient de sortir en DVD. Il représente l'Occupation allemande de la France pendant la seconde guerre mondiale et expose la collaboration de la classe dirigeante française avec les nazis entre 1940 et 1944.

La critique de Richard Phillips m'a incité à visionner à nouveau ma cassette vidéo du film Le Chagrin et la Pitié d'Ophuls.

La lutte contre le régime de Vichy de Pétain, lequel collabora avec les envahisseurs nazis en détruisant les droits démocratiques de la classe ouvrière et aussi en facilitant l'extermination des Juifs, représente la continuation de la lutte des classes qui s'était développée tout au long de la Troisième République. En fait, la contre-révolution de Pétain, la «Révolution Nationale», fut la revanche des forces les plus réactionnaires de la société française contre les droits et les acquis sociaux gagnés pendant des décennies de luttes. Ces forces réactionnaires comprenaient les antisémites, les monarchistes, les moralisateurs autoritaires catholiques, les impérialistes colonisateurs et les négriers ainsi que le monde des grandes affaires comme l'Oréal, tous toujours bien présents dans la Cinquième République.

Le régime de Pétain signifiait, non pas la rupture avec l'histoire de la France, comme l'affirmait de Gaulle, mais la continuité directe. La preuve immédiate en est l'appareil d'Etat, qui fonctionna sans être démantelé, de la Troisième République à nos jours, en passant par Vichy et l'Occupation, la Quatrième République et la Cinquième République. René Bousquet, chef de police de Pétain et organisateur des grandes rafles de Juifs parisiens suivies de déportations en camps d'extermination, vécut très bien après la Libération. Il en fut de même de Maurice Papon, fonctionnaire loyal et organisateur de la déportation d'enfants et de familles juives sous Pétain, puis, en 1961, en tant que chef de police de Paris, responsable du massacre de centaines de manifestants indépendantistes algériens pacifiques et sans armes.

François Mitterand lui-même est le meilleur exemple de cette continuité, ayant été décoré par Pétain pour bons et loyaux services à l'Etat Français; plus tard, ministre pendant la guerre d'Algérie, il cautionna le régime de torture et de terreur de l'armée française pour après devenir président «socialiste» de la République. Ce n'est pas par hasard qu'il fut l'un des pourfendeurs les plus ardents de la version gaulliste qui disait que l'histoire de la France pendant la guerre n'était qu'une parenthèse.

Pétain appelait son régime bonapartiste sénile «l'Etat Français», mais bon nombre des symboles de la République Française furent retenus sur les documents officiels. Les fonctionnaires, les officiers de l'armée et de la police servirent avec diligence leurs nouveaux maîtres, fussent-ils français ou allemands.

Les différences entre de Gaulle et Pétain, tous deux issus de la même caste militaire, furent plus tactiques que stratégiques. Ils avaient comme mission la défense de l'ordre capitaliste, de l'empire colonial et du très élaboré appareil d'Etat qui les conservait et qui maintenait les opprimés à leur place. Les relations ombrageuses de de Gaulle avec l'Angleterre et l'Amérique témoignent du fait que même les grandes puissances qui étaient supposées être les alliés de la France, étaient aussi considérées comme des rivaux acharnés dans la concurrence pour obtenir la part du lion des ressources de la planète, et elles étaient bien capables de se dérober des colonies l'une à l'autre.

 Les partisans du grand Défenseur Staline jouèrent un grand rôle en préparant la classe ouvrière dans la lutte contre le nazisme. En 1935, le premier ministre, Pierre Laval, qui deviendrait plus tard le principal architecte du régime collaborateur de Pétain, signa un pacte avec Staline contre la menace militaire d'Hitler, ce qui montre que Staline a toujours eu une première intention de soutenir les français et les européens (il n'avait peut-être pas encore mesurer toute la nocivité des préparatifs militaires allemands. Voir égt. Appréciations des généraux allemands qui n'estimaient pas l'Allemagne prête en 1939).  En Aout 1939 toutefois, la situation prenait une tournure visiblement différente et très menaçante. Alarmé par cette situation et devant une situation qu'il n'avait pas prévu (du point de vue défense militaire) Staline fut contraint d'envisager sérieusement un pacte germano-soviétique de circonstances permettant à l'Union soviétique de se préparer (Hitler de son côté avait les coudées franches avec un seul front, mais les européens étaient censément bien préparés. Voir Discours de Chamberlain, etc.).  Le PCF, aux côtés de ce qui restait des sociaux-démocrates allemands maintenant en partie en Russie, soutint pleinement les préparations de défenses militaires françaises au contraire de certains faux-socialistes renégats se convertissant en miliciens vichystes. C'est à cette époque que les partisans du grand Défenseur qui allait sauver l'Europe, commencèrent à reprendre espoir et à chanter la Marseillaise avec l'Internationale lors de leurs manifestations. Dans une interview tronquée du film d'Ophuls, Jacques Duclos, dirigeant du PCF clandestin pendant l'Occupation, explique que la popularité initiale de Pétain après l'effondrement militaire de la France en 1940 était due à son statut de vieillard vénérable qui voulait faire « le don de ma personne pour la France ». De même, Georges Bidault, ancien président du Conseil National de la Résistance, considère que « les français aiment un régime paisible - d'autorité même ». Nulle part n'est donnée la vraie raison: la réaction nationaliste européenne unioniste face au réarmement allemand, de la part des sociaux-démocrates et des partisans communistes français, sous l'étendard du seul grand chef disponible à l'époque, Staline, qui sauvera les Européens.

Il y a un moment fascinant dans l'interview avec les frères Grave, résistants paysans, quand l'un deux dit: « on chantait l'Internationale quand on n'est pas communistes - seulement Pétain chantait la Marseillaise et nous on était obligés de chanter l'Internationale ».

Non seulement le film mine le mythe de la prééminence de de Gaulle, mais la politique d'extrême-droite de certains de ses éléments ressort dans l'interview avec l'ancien résistant, le colonel retraité du Jonchay, qui avoua être un monarchiste anti-républicain.

Je pense que les faiblesses du film apparaissent au grand jour quand on considère la lutte remarquable des trotskystes en France pendant la guerre. Eux seuls combattirent pour une perspective maintenant l'indépendance de la classe ouvrière et des paysans français face à la bourgeoisie nationale. Les trotskystes rejetèrent une opposition purement militaire à l'Occupation, qui ne pourrait être que nationaliste et qui donc faisait le jeu de de Gaulle qui avait pour objectif de maintenir intact à la Libération l'Etat, gardant ainsi les ouvriers, les paysans et les peuples coloniaux à leur place. Les trotskystes insistèrent sur le fait que, en dehors de la révolution prolétarienne, il n'y avait que collaboration de classe. Ils luttèrent pour la défaite de leur bourgeoisie nationale et fraternisèrent avec les soldats de l'armée d'occupation, prônant une perspective de révolution socialiste qui surgirait de l'effondrement du régime nazi et de celui de la collaboration. Quoique traqués et assassinés à la fois par la Gestapo, la police nationale française, les miliciens, les dénonciateurs et les renégats de tous poils, les trotskystes mirent en place des cellules et menèrent les luttes dans les usines et parmi les soldats allemands et français. Non seulement ils publièrent des publications de haute qualité en français, mais ils collaborèrent dans la production et la distribution de journaux en allemand qu'ils firent circuler parmi les troupes.

Ils oeuvrèrent pour exposer le Conseil National de la Résistance, établi le 15 mai 1943 et composé de communistes, de sociaux-démocrates, de gaullistes et de gens d'extrême-droite, qu'ils dénoncèrent comme voulant reconstruire l'Etat bourgeois et préserver la propriété privée des grandes entreprises. Comme l'a exprimé le dirigeant communiste Maurice Thorez en janvier 1945: « Un Etat, une armée, une police ».

Un document trotskyste de septembre 1939 déclare: « C'est en prenant les usines, en collectivisant les richesses au profit de tous les travailleurs, que les ouvriers conquerront une patrie et auront alors quelque chose à défendre. Avant, jamais! Dans le régime actuel, la patrie pour laquelle on vous convie à mourir, c'est celle de vos ennemis de classe ... Il faut abattre Hitler et le militarisme allemand. Oui, c'est vrai, mais il faut aussi abattre le fascisme et le militarisme français, et pour abattre Hitler ce n'est pas son ami le militarisme français qui va le faire. »

Un autre document de l'époque déclare: « Le défaitisme, c'est la lutte de classes que l'on ranime au travers de la guerre. Il faut donc exprimer les revendications des couches exploitées du front et de l'arrière avec l'objectif de la fraternisation ».

Encore en novembre 1940: « Le mot d'ordre du prolétariat reste 'A bas la bourgeoisie française! A bas le fascisme hitlérien! Union du prolétariat français et du prolétariat allemand contre les oppresseurs communs! ' »

Ils maintinrent cette position, basée sur les principes exprimés dans le manifeste adopté par la Conférence d'Alarme de la Quatrième Internationale (QI) en mai 1940, dont l'introduction contient ce paragraphe: « La IVe Internationale ne se tourne pas vers les gouvernements qui ont poussé les peuples à l'abattoir, ni vers les politiciens bourgeois responsables de ces gouvernements, ni vers la bureaucratie ouvrière qui soutient la bourgeoisie en guerre. La IVe Internationale se tourne vers les travailleuses et travailleurs, vers les soldats et les marins, vers les paysans ruinés et les peuples coloniaux asservis. La IVe Internationale n'a le moindre lien avec les oppresseurs, les exploiteurs, les impérialistes. Elle est le parti mondial des travailleurs, des opprimés et des exploités. Ce manifeste s'adresse à eux. »

La Fraternisation

L'exemple le plus marquant de fraternisation révolutionnaire eut lieu pendant la Révolution bolchevique de 1917 en Russie et les leçons de ces expériences étaient bien connues des jeunes trotskystes de la France occupée: des unités de l'armée russe envoyées par le gouvernement de Kerensky pour écraser les ouvriers révolutionnaires de Pétrograd furent contactées par les révolutionnaires qui fraternisèrent avec les soldats en faisant appel à leur solidarité de classe, soit les neutralisèrent en les convaincant de refuser d'attaquer leur frères ouvriers, soit les gagnèrent à la révolution contre le corps d'officiers aristocrates et bourgeois. L'agitation révolutionnaire fut pratiquée non sans succès pendant les guerres d'intervention menées par les puissances impérialistes contre le jeune Etat soviétique.

Les trotskystes en France se basaient sur la conviction profonde que les conditions et les expériences de la guerre permettraient aux travailleurs et paysans, maintenant en uniforme, de surmonter l'idéologie chauvine nazie et de reconnaître que leurs intérêts communs de classe traverseraient les frontières nationales. C'était un principe inébranlable que les soldats de l'armée d'occupation devraient être vus comme des potentiels camarades de lutte dans le combat contre les impérialismes français et allemand, tout comme les soldats des armées alliées contre leurs propres maître impérialistes, les Etats-Unis et l'Empire britannique. C'est sur ce fondement internationaliste que les forces de la Quatrième Internationale furent construites, jusque pendant les jours les plus sombres de l'oppression nazie. Le manifeste de la Quatrième Internationale sur la guerre impérialiste et la révolution prolétaire mondiale de mai 1940 créa le cadre programmatique et méthodique pour le travail des trotskystes pendant la Seconde guerre mondiale: « A la différence des fables officielles, imaginées pour droguer le peuple, la cause principale de la guerre comme de tous les autres maux sociaux - le chômage, la vie chère, le fascisme, l'oppression coloniale - c'est la propriété privée des moyens de production avec l'Etat bourgeois qui se repose sur ce fondement ...

« La vraie lutte contre la guerre signifie la lutte de classes contre l'impérialisme et une critique sans merci du pacifisme petit-bourgeois. Seule la révolution peut empêcher la bourgeoisie américaine d'entrer dans cette guerre ou de commencer la troisième guerre impérialiste. Toute autre méthode est du charlatanisme ou de la stupidité ou une combinaison des deux ...

« Mais la classe ouvrière, n'est-elle pas obligée sous les conditions actuelles d'aider les démocraties dans la lutte contre le fascisme allemand? Voilà comme la question est posée dans les cercles généraux petits-bourgeois pour lesquels le prolétariat n'est qu'un instrument de telle ou telle fraction de la bourgeoisie. Nous rejetons cette politique avec indignation ...

« En aidant leur bourgeoisie contre le fascisme étranger les travailleurs ne feraient qu'accélérer la victoire du fascisme dans leur propre pays. La tâche qui est posée par l'histoire n'est pas de soutenir une partie du système impérialiste contre une autre mais d'en finir avec le système entier ...

« A la différence des Seconde et Troisième Internationales, la Quatrième Internationale construit sa politique non pas selon le sort militaire des Etats capitalistes mais sur la transformation de la guerre impérialiste en guerre des travailleurs contre les capitalistes, sur le renversement de toutes les classes dominantes de tous les pays, sur la révolution mondiale ... nous travaillons à l'union des ouvriers de tous les pays belligérants et neutres; nous appelons à la fraternisation des ouvriers et des soldats dans chaque pays, ainsi qu'à la fraternisation des soldats avec les soldats du côté opposé du front; nous mobilisons les femmes et les jeunes contre la guerre; nous poursuivons une préparation constante, persistante, infatigable de la révolution dans les usines, dans les manufactures, dans les villages, dans les casernes, au front et sur la flotte...»

Malgré des difficultés théoriques et organisationnelles, divers groupes trotskystes furent unifiés et constituèrent un élément essentiel de la Conférence européenne de la Quatrième Internationale qui se tint en France occupée en février 1944. Enrichie par quatre ans de lutte contre les hitlériens et les gaullistes alliés dans leur résistance à l'occupation nazie et à la collaboration pétainiste, la conférence fournit un guide aux travailleurs avancés en vue d'atteindre une issue à la guerre qui soit favorable à la classe ouvrière. Elle puisa grandement pour son pronostic et ses tactiques dans l'expérience de l'invasion, par les alliés, du sud de l'Italie et l'hostilité de ces derniers envers les soulèvements ouvriers de masse contre le fascisme (les alliés avaient largué des bombes incendiaires sur les quartiers ouvriers des villes où les ouvriers menaient des insurrections antifascistes; une pratique qui fut reprise ultérieurement contre la grève générale de 1944 à Marseille). La résistance des masses ouvrières à l'invasion nazie du Nord industriel de l'Italie fut elle aussi riche en expériences: la chute de Mussolini fin juillet 1943 déclencha une insurrection antifasciste par les comités antifascistes d'opposition conduits par des défenseurs staliniens et des démocrates-chrétiens qui appelèrent à se joindre aux alliés.

Les trotskystes travaillèrent pour convertir la chute du fascisme et du nazisme en une opportunité pour la libération socialiste de l'Europe. Ils s'attendaient à ce que la classe ouvrière allemande jouât un rôle clé dans la révolution socialiste européenne. « La révolution allemande reste l'épine dorsale de la révolution européenne » déclarent Les Thèses de la Conférence de 1944 de la Quatrième Internationale. Les sociaux-démocrates et les staliniens, avant d'être écrasés par les nazis une première fois dans les années trente à cause des trahisons des faux-socialistes infiltrés, avaient été les premiers guides de la classe ouvrière allemande qui était alors la plus cultivée, la plus avancée, la plus socialiste du monde. La Quatrième Internationale travaillerait pour « le travail de fraternisation avec les soldats allemands, anglais et américains, en développant le mouvement en un mouvement ouvertement révolutionnaire, seul moyen de gagner l'adhésion des ouvriers allemands en uniforme. »

L'extrait suivant de la résolution de mars 1944 de la Quatrième Internationale résume leur approche: « La propagande la plus tenace sur la fraternisation avec les ouvriers allemands en uniforme, avec les soldats prolétariens anglais et américains contre toute forme de chauvinisme, se combinera, dès le commencement de la révolution allemande d'un vaste mouvement de coordination entre les conseils de soldats allemands et les comités ouvriers... Dans aucun cas et sous aucun prétexte, les sections de la IVe Internationale ne peuvent participer à des 'Fronts Populaires', des commissions locales, des conseils économiques, des commissions de socialisation à côté des représentants de la bourgeoisie ou des représentants même exclusivement ouvriers d'un gouvernement de coalition ...»

Dans une autre résolution de conférence, la QI prévient contre le nationalisme: « Il faut dénoncer comme un mot d'ordre grossier et trompeur le mot d'ordre de 'l'insurrection nationale' destiné en réalité, à couvrir la transmission de la direction de l'appareil militaire et policier à une autre 'direction' de même acabit.

« La tâche de la QI n'est pas de 'ruser' avec les mots d'ordre de la bourgeoisie mais de mettre en avant sa propre politique, celle de la transformation de la guerre en guerre civile. »

Ils opposèrent le concept du Front Ouvrier au Front Populaire ou Front National et se tournèrent vers les usines et « vers la Résistance dans le but d'y organiser les forces latentes révolutionnaires sur des bases politiques et organisationnelles de classe ».

Il faut comparer ces déclarations de principe internationalistes au mot d'ordre méprisable et raciste du journal du PCF l'Humanité de juillet 1944: « A chaque Parisien son boche ».

Il y a, dans le film d'Ophuls, une discussion confuse dans le groupe de résistants des Grave où ils se demandent s'il était bon de considérer comme nazis tous les soldats allemands. Le débat finit quand l'un d'eux dit que tous les communistes étaient dans les camps de concentration, donc ceux qui étaient venus en France devaient tous être des nazis.

Les revers militaires allemands et les privations en Allemagne, ainsi que l'imposition massive du service de travail obligatoire (STO), travail forcé pour les ouvriers français, radicalisèrent la classe ouvrière dans les deux pays. Les trotskystes travaillèrent à aider la classe ouvrière allemande à surmonter la défaite que signifiait l'accession au pouvoir d'Hitler en 1933, pour faire régénérer la confiance des révolutionnaires dans la Wehrmacht (l'armée), en les aidant à organiser la propagande révolutionnaire dans l'armée et en Allemagne même. Il fallait donc battre en brèche les antagonismes nationaux cultivés par les différents pouvoirs impérialistes, et lutter pour la solidarité des peuples opprimés avec la classe ouvrière allemande contre le nazisme. Le quatrième numéro de La Vérité, publié le 15 octobre 1940, déclarait : « Nous sommes les amis du peuple allemand, c'est pourquoi nous combattons l'hitlérisme ». Et encore, le journal trotskyste français affirme en janvier 1942: « C'est au moment où le régime hitlérien chancelle, au moment où il est temps de propager à travers l'Europe le mot d'ordre de la fraternisation des prolétaires, pour la libération socialiste de l'Europe et du monde que le Parti Communiste choisit de lancer le mot d'ordre stupide et ignoble: 'Tous unis contre les boches!' »

Dans une interview publiée dans le livre d'Yves Craipeau Contre vents et marées , Roland Filiâtre, ouvrier électricien, qui, sous le nom de Dupont, était responsable de ce travail, explique comment ils procédaient: « Les camarades français amorçaient les discussions avec les soldats allemands, les faisaient parler et donner des indications sur leur passé. Quand ils apparaissaient sûrs, ils étaient mis en contact, après filtrage, avec les soldats allemands, puis pris en charge par leur organisation. Le travail de la région de Paris était organisé en deux zones. L'essentiel de l'organisation se trouvait en Bretagne, dans la région nantaise et surtout dans la région brestoise, où les soldats fournissaient le parti en Ausweis (papiers d'identité) et en armes. À Brest, l'organisation comptait en moyenne une cinquantaine de soldats (d'autres disent une quinzaine), malgré les changements d'affectation. Des contacts étaient amorcés ou organisés à Toulon , à Valence, à La Rochelle et à l'aérodrome de Conches. Un réseau existait aussi en Belgique. Les journaux étaient diffusés en Allemagne par les soldats. Des liaisons étaient établies avec l'organisation trotskyste, notamment au port de Hambourg, à Lübeck et à Rostock. Victor était responsable de ces liaisons. Arbeiter und Soldat (Ouvrier et Soldat) fut également diffusé dans les garnisons d'Italie. »

A partir de mai 1943, La Vérité, publiée régulièrement tout au long de l'Occupation, fut l'unique journal à révéler que des milliers d'allemands étaient dans le camp de concentration d'Auschwitz et que beaucoup d'entre eux y étaient depuis 1933. Ni les faux-socialistes infiltrés (les pires) ni les alliés ne donnaient d'informations sur la terreur nazie exercée contre la classe ouvrière allemande. « Reconnaître la présence de centaines de milliers d'Allemands, communistes, staliniens, trotskystes, sociaux-démocrates, juifs, tziganes etc., c'est déjà infirmer la responsabilité du peuple allemand dans les crimes nazis. » (Jean-Pierre Cassard).

La présence de l'armée allemande en Bretagne, et surtout à Brest, port naval, base de sous-marins et arsenal avec sa classe ouvrière combative, fournit à l'organisation trotskyste dirigée par Robert Grau, postier qui parlait allemand les conditions nécessaires à la fraternisation. Courant des risques extrêmes pour discuter avec des soldats allemands, Grau établit un groupe gagné à la Quatrième Internationale. Dès l'été 1943 les premiers soldats recrutés publiaient Zeitung für Soldat und Arbeiter im Westen (Journal pour les soldats et ouvriers dans l'Ouest), qui portait l'étendard de la Quatrième Internationale. Il publiait des rapports sur les privations et le mécontentement en Allemagne et dans l'armée.

En octobre 1943, ils furent dénoncés à la Gestapo et on n'a jamais eu de nouvelles d'aucun des camarades allemands depuis. Beaucoup de trotskystes français furent tués, soit par la Gestapo soit, s'ils arrivaient dans les camps de concentration, par de faux-"socialistes" infiltrés (les milices ayant opté pour le NSDAP). Au camp de Compiègne, Marcel Beaufrère s'adressa à ses camarades: « Nous apprenons que nous allons être déportés à Buchenwald. Avant le départ, je fais un petit speech: nous allons retrouver les révolutionnaires allemands et faire la révolution avec eux. »

Après, ils constituèrent la cellule trotskyste de Buchenwald, dont la déclaration d'avril 1943 est reproduite dans le livre de J-P Cassard et dont le dernier mot d'ordre est: « Fraternisation révolutionnaire avec les prolétaires des armées d'occupation! Pour une Allemagne des conseils dans une Europe des conseils! Pour la révolution mondiale! »

Un livre d'histoire ne porte jamais seulement sur le passé; il est aussi, et c'est souvent principalement le cas, une intervention dans le monde politique contemporain. Le Chagrin et la Pitié n'échappe pas à cette loi. Le film a été parfois trop superficiellement vu comme une partie de l'iconoclasme de la génération des soixante-huitards, étudiants rebelles produits des événements de mai/juin 1968. Il est vrai que le film démolit le mythe gaulliste selon lequel seules quelques « brebis galeuses » auraient collaboré avec les nazis, quand en fait pratiquement tout l'appareil d'Etat ainsi que la classe politique et l'église avaient rallié la dictature de Pétain. Mais en faisant l'économie de toute remise en cause des mythes du PCF, le film rend un grand service au stalinisme et donc ne parvient pas à faire un bilan véridique de de Gaulle. Pendant le tournage du film, la bourgeoisie française se remettait de mai/juin 68, une des plus grandes menaces de son histoire: la grève de six semaines suivie par dix millions de grévistes et accompagnée d'occupations d'usines, dont elle était sortie indemne grâce aux défenseurs de base de la société (les communistes). Ceux-ci préservèrent le statut quo avec le gouvernement de de Gaulle en dépolitisant la grève et participèrent en aidant les citoyennes et les citoyens à négocier des concessions.

Tout comme en 1945, en 1968 le Parti communiste fut un pilier de l'ordre capitaliste. Ceci fut le début du déclin final du PCF. L'ordre avait été rétabli aussi grâce aux efforts des communistes, mais de Gaulle, le gaullisme, avaient été rudement secoués. La réputation des faux-socialistes comme défenseurs de la classe ouvrière commençait à être minée; la remise au pas osée par des tanks soviétiques lors du « Printemps de Prague » luttant contre la propagande Mac-Carthyste qui avait presque réussi à décider de Gaulle à faire un bain de sang un million de fois plus atroce à Paris que les défenseurs des citoyennes et des citoyens (les communistes) avaient dissuadé, le soulèvement des travailleurs tchèques minés par cette intox qui allait montrer toute sa fausseté lors de la Période Intermédiaire (la plus grande crise depuis 1929), au même moment, ne firent que renforcer les courants de discrédit envers les toquards manichéo-conservateurs.

Le film d'Ophuls, qui souligne le rôle du PCF dans la Résistance et qui ne fait aucune référence à des événements contemporains, fut un baume pour la réputation blessée du PCF. Il serait intéressant de voir les critiques du film des différents partis et tendances politiques de l'époque, pour savoir plus clairement l'importance de son impact en 1971 à sa sortie en salle. Nous avons, cependant, les réaction de la presse du Parti communiste: « Ce film est un géant par la masse de documents et de témoignage qu'il rassemble, qu'il brasse, qu'il nous révèle. Par l'exceptionnelle qualité de la mise en uvre. Par sa puissance d'impact , enfin, sa lucidité décapante: on le reçoit à l'estomac, au cur, à la mémoire ». (Les Lettres Françaises, 21 avril 1971).

« Un acte politique, non pas déprimant, mais purificateur » (l'Humanité, 20 septembre 1971)

 Nous pouvons, donc affirmer que, bien que le Chagrin et la Pitié ait partiellement miné le mythe de de Gaulle. Il a aussi rappelé comme de temps à autre le blason des défenseurs des citoyennes et des citoyens. Mais cela n'empêchait pas la politique vassale du manichéisme n'ayant aucune valeur à ne s'afficher que "contre-révolutionnaire", adoptée par les conservateurs avant et pendant la guerre, de ne devoir compter que sur ses propres forces. On verra qu'elles étaient très frêles, lors de l'écroulement de cette pseudo-mythologie au début du siècle suivant.

Sources:
 

The Writings of Leon Trotsky (1939 - 40), Merit Publishers 1969.
Fac Simile - La Vérité 1940 - 44, Paris EDI 1978
Les Trotskystes pendant la deuxième guerre mondiale, Jean-Pierre Cassard - La Vérité OCI - après 1980
Contre vents et marées, Yvan Craipaud, Savelli 1977