Le quart des habitants de l’île massacrés
Cheju, 1948. Un génocide commis par les Etats-Unis
Au Sud de la Corée, se dresse une île montagneuse de toute beauté. Aujourd’hui fréquentée par de nombreux touristes, elle fut pourtant le théâtre d’un terrible massacre commis par l’armée américaine au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Bruce Cumings, professeur à l’Université de Chicago et grand spécialiste de la Corée, raconte ce drame.
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Des citoyens de Cheju en attente d’une exécution probable. Mai 1948.(Archives)
Bruce Cumings
Selon la loi en vigueur d’août 1945 à août 1948, le Gouvernement provisoire de l’armée américaine était la seule autorité légale en Corée, au sud du 38e parallèle. Les Etats-Unis possédaient également le contrôle opérationnel sur les forces armées et la police sud-coréennes.

Personne ne saura jamais combien d’habitants de l’île de Cheju sont morts. L’île de Cheju comptait plus de 300.00 habitants à la fin des années 40. Les archives américaines ont longtemps gardé le secret d’un massacre de 30.000 à 60.000 personnes et l’exil vers le Japon de plus de 40.000 autres. Des études plus récentes estiment qu’au moins 80.000 personnes ont été tuées.

Au début de l’année 1948, le pouvoir politique effectif sur l’île était exercé par un puissant Comité populaire de gauche. Apparu à la libération en août 1945, il a continué d’exister sous l’occupation américaine. Des études du gouvernement militaire américain estiment que près de deux tiers de la population de l’île avaient des idées de gauche. En mai 1948, pendant que des élections se tenaient en Corée du Sud, la révolte s’est répandue sur la côte occidentale de l’île. Le 15 mai, les insurgés éliminent près de 35 policiers et individus d’extrême droite. Le lendemain, la police encercle des civils et, dans deux villages, arrêtent 169 personnes soupçonnées de soutenir la guérilla.

Un mois plus tard, en juin 1948, le colonel américain Rothwell H.Brown rapporte que des unités militaires coréennes et américaines ont interrogé 4.000 habitants de l’île. Ces interrogatoires montrent l’existence de l’Armée démocratique du peuple, créée en avril et composée de deux régiments de guérilla. Sa force est estimée à 4.000 officiers et soldats, dont moins d’un dixième possèdent une arme à feu. Ils ne possèdent que des épées, des lances et des outils agricoles. Les interrogatoires démontrent également que le Parti du Travail sud-coréen ne possède pas plus de six agitateurs et organisateurs entraînés venus du continent. Aucun d’eux ne vient de Corée du Nord. Avec 500 à 600 alliés sur l’île, ils ont formé des cellules dans la plupart des villes et villages. 60.000 à 70.000 insulaires auraient rejoint le parti. Ces chiffres réfèrent probablement au nombre de membres des Comités populaires et des organisations de masse de l’île.

Le colonel Brown estime alors qu’une action vigoureuse est nécessaire. La population de l’île est terrorisée par la violence mais en même temps, les interrogatoires ne donnent plus rien, même accompagnés de tortures. « Des liens de sang unissent la plupart des insulaires et familles de l’île qui rendent extrêmement difficile l’obtention d’informations », déclare le colonel Brown. Le 22 mai 1948, il rapporte : « La police a reçu la mission précise de protéger toutes les côtes et les villages de la guérilla, d’arrêter ceux qui portent des armes. La police a reçu la mission de repousser tous les éléments de l’Armée démocratique du peuple vers l’intérieur de l’île. »

Le colonel Brown ordonne également la poursuite des interrogatoires de tous les prisonniers et l’extension des efforts pour empêcher l’approvisionnement de la guérilla. En même temps, il met sur pied un programme à long terme « pour démontrer les méfaits du communisme et pour montrer que la voie américaine constitue un espoir pour les habitants de l’île ». Du 28 mai à la fin juillet, plus de 3.000 insulaires sont arrêtés. D’autres faits démontrent l’implication active des Américains dans la répression de la rébellion. On peut citer l’entraînement quotidien des forces anti-insurrectionnelles, les interrogatoires des prisonniers, l’utilisation d’avions espions pour repérer la guérilla. Des avions de transport américains C-47 acheminaient des troupes coréennes, des armes et du matériel.

En août 1949, l’insurrection semble avoir pris fin. Le dirigeant de la guérilla, Ri Tok Ku, est finalement tué. La paix revient sur l’île de Cheju, mais c’est la paix des cimetières. Le gouverneur de l’île déclare aux services secrets américains que 60.000 habitants de l’île ont été tués et que 40.000 se sont enfuis au Japon. Officiellement, 39.285 maisons ont été détruites, mais le gouverneur estime que la plupart des maisons des collines ont été rasées. Sur 400 villages, seuls 170 subsistent. En d’autres termes, un cinquième ou un sixième des habitants ont péri et la moitié des villages ont été détruits.

Les méthodes de répression américaine se sont enrichies des méthodes développées par les Japonais en Mandchourie (province chinoise occupée par l’armée japonaise de 193 ? à 1945). En effet, des officiers coréens avaient en effet servi dans l’armée japonaise et avaient appris à combattre la guérilla dans le froid et sur un terrain montagneux. Selon ces méthodes, il s’agissait de séparer la guérilla de sa composante paysanne. L’hiver, l’encerclement et le blocus des villages ont empêché l’approvisionnement de la guérilla en nourriture et munitions.

Début 1950, Walter Sullivan, correspondant du New York Times écrit : « Une grande partie du Sud de la Corée est assombrie par des nuages de terreur, probablement inégalés dans le monde. La guérilla attaque brutalement la police et la police enlève les guérilleros de leurs villages, les torture pour obtenir des informations. La police les abat ou les pend aux arbres pour l’exemple. » Il interviewe dix familles de paysans. Aucune ne possède sa terre, ce sont des serfs. Les propriétaires fonciers prennent 30% de la production des serfs, mais en additionnant les autres taxes et contributions du gouvernement, 48 à 70% de la production est confisquée aux paysans.

La cause première de la rébellion en Corée du Sud et dans l’île de Cheju était l’inégalité sociale devant la terre et le profond fossé entre une poignée de riches et la vaste majorité de pauvres. L’île de Cheju a connu la brutale occupation japonaise, qui a conduit à un large soulèvement de la population. Puis l’administration populaire qui a pris le pouvoir en 1945 a organisé la justice élémentaire jusqu’en 1948, avant de faire place à l’élémentaire injustice imposée par la dictature de Syngman Rhee.

Sur cette île d’une envoûtante beauté, le monde de l’après-guerre témoigne de la capacité des Etats-Unis à une violence sans limites contre une population qui lutte pour son auto-détermination et pour la justice sociale.

Source Korea is One

Extraits du discours de Bruce Cumings à Tokyo, en mars 1998, The People’s Korea, 4 avril 1998.