L’homme est paniqué. Il court dans tous les sens. Dès qu’il essaie de quitter la place de cette petite ville du Tennessee, la foule compacte et hostile le repousse violemment et l’oblige à rejoindre le centre du carrefour. A cet endroit, l’attend un arbre, une grosse branche et une corde avec un noeud coulant. Pendue à une autre branche se balance déjà la mère de l’homme, les mains attachées dans le dos, la tête pendante contre le corps, la nuque brisée.

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Lynchage d’une femme noire aux USA, au début du XXème siècle

L’homme est noir. On l’accuse d’avoir volé un cheval, on a reproché à sa mère d’avoir pris sa défense. Un “tribunal” composé à la va-vite par ceux qui souhaitaient le plus en découdre ce jour-là a rendu la sentence : c’est la mort par pendaison puis le bûcher (pour “purifier” les corps, disent-ils).

Les enfants blancs rient. Le maître d’école leur a donné leur après-midi pour assister au spectacle. Le shérif s’éponge le front. ll a bien essayé de transférer les prisonniers devant une Cour dans la ville principale du comté mais la foule lui a fait comprendre que la justice des hommes devait s’effectuer sur place. Le shérif est élu, il est pragmatique et il a cédé. Lui, il sait que l’homme noir n’a rien fait. Il a même une idée du nom du vrai coupable. Mais il ne veut pas d’histoires. Et puis, il est seul, il a peur de cette foule, de ces concitoyens qui hurlent un fusil dans une main et une bouteille dans l’autre.

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Une scène de lynchage, aux Etats-Unis dans les années 1900

Le pasteur est dans son temple, il cache les enfants de l’homme noir. Il sait que si les enfants sont retrouvés, leur sort sera aussi terrible que celui de leur père.

Il prie, il prie pour cette Amérique du début du XXème siècle, ce pays qui aime la liberté et a lutté contre l’esclavage. Il prie pour les Noirs qui ont été libérés dans les Etats du Sud auxquels leurs anciens maîtres réservent un destin parfois plus affreux que celui qu’ils connaissaient avant la guerre de Sécession.

L’homme d’église est à genoux. Il entend, venant du dehors, les hurlements de bête du père des jeunes enfants noirs réfugiés dans la maison de Dieu. Il sait qu’avant la pendaison, il y a des humiliations, des tortures de plus en plus sadiques.

Le pasteur a honte, honte de ne pouvoir rien faire, honte de cette Amérique dure pour les faibles, honte de ce peuple sudiste qui se venge sur les Noirs d’une guerre civile perdue.

Dans quelques jours, il votera. Il votera pour un nouveau président des Etats-Unis. Il écartera le candidat démocrate favori dans les Etats du Sud. Il donnera sa voix aux Républicains du Nord en espérant qu’un jour, l’un d’entre eux délivrera les Noirs de leur cauchemar infini.

Dehors, le silence se fait. L’homme noir est mort.

Une larme coule sur la joue du vieux pasteur. Il serre les enfants dans ses bras et leur dit : “quand vous serez grands, il faudra vous regrouper avec les autres Noirs et jurez-moi que vous vous battrez pour votre dignité, pour vos droits ! Dieu l’exige ! ”

Combattant ..


Commentaires

  1. très beau texte…

  2. Deux réflexions :

    1. Cent ans, ce n’est rien à l’échelle de l’Histoire, c’est du passé proche, c’est hier.

    2. Les lyncheurs tortionnaires étaient très croyants , brandissant et citant volontiers la Bible. Ils avaient probablement bien assimilé les horreurs de l’Ancien Testament, et rien compris à l”Evangile.

  3. L’Amérique, Terre des Libertés a eu une histoire assez sombre ! Mais les choses ont assez bien évolué puisque 100 ans plus tard, le premier Noir de l’histoire est ux portes de la Maison Blanche. Si le svieux démons lyncheurs et racistes ne viennent pas hanter le cours de l’histoire, il fera changer le monde…

  4. J’ai visité le musée de l’inquisition et de la torture de Carcassonne hier …. Comme a dit Paul, à l’échelle de l’histoire ce n’est rien. D’autant plus que par endroit ce n’est même pas hier, mais encore aujourd’hui.

  5. Nos enfants doivent être au fait de l’histoire américaine. Ils doivent prendre conscience du formidable évènement historique qui est sur le point de se produire dans ce pays somme toute extraordinaire, avec la perspective historique rendue par ce beau texte. C’est obligatoire, nécessaire, au risque de pas comprendre que la lutte a été longue, sous différentes formes, violente, pacifique, intellectuelle, sportive….

    C’est le pays du meilleur et du pire, mais c’est le premier pays de l’hemisphère nord sur le point d’avoir un homme de race noire a sa tête.

  6. Que de chemin a parcouru l’Amérique depuis. Dire que la Virginie pratiquait encore la ségrégation jusque dans les années 70.
    La France et les Français doivent prendre exemple sur les Américains car ils ne sont pas près d’élire un Président noir ou d’origine arabe.

  7. Je voudrais juste rappeler que la foule ne lynchait pas que les noirs. Le lynchage a été une pratique très courante en Amérique faute de tribunaux à disposition. Lors de la conquête du contient, l’administration arrivait souvent la dernière alors que des villes entières étaient en plein essor dans un chaos assez indescriptible. Du coup, la populace se faisait “justice” elle-même, c’est à dire qu’elle perpétrait une véritable “vendetta”. Comme le texte en rend bien compte, on pratiquait fatalement une injustice. On sait depuis des temps immémoriaux qu’aucune foule ne peut rendre justice. Il n’y pas que les noirs qui ont subi ces outrages absolument scandaleux. Toutes les minorités ont été soumises au lynchage des “blancs”: indiens, chinois (il y en a eu beaucoup), latinos, mormons, etc… Quant enfin l’administration fédérale a pu déployer des cours de justice, ce que les états ou les territoires ne s’empressaient pas de faire, la pratique du lynchage a diminué. Mais elle n’a pas disparu tellement elle était devenue une tradition macabre pour laquelle la foule, en majorité composée de blanc, avait l’illusion de maintenir la discipline et l’ordre sur des minorités qui n’aspiraient qu’à vivre en paix et à partager les droits des blancs ou des plus forts. L’application de la peine de mort aux Etats-Unis trouve sa raison d’être en partie dans cette effroyable tradition. Il n’y a qu’à voir les préjugés raciaux qui dictent encore aujourd’hui les verdicts ou les témoignages parfois en dépit de toutes preuves. Or, à ce jour, il me semble (mais je peux me tromper) qui ni Mc Cain (c’est pas le genre), ni Obama n’ont proposé l’abolition de la peine de mort.

  8. Pour plus d’information et des photos pour ceux qui ont le coeur bien accroché, on peut consulter http://www.withoutsanctuary.org/

  9. ce sont les republicains qui ont aboli l’esclavage pas les democrates. Il serait bien de ne pas l’oublier

  10. “Black bodies swinging
    In the southern breeze”

    Là :
    http://www.youtube.com/watch?v=h4ZyuULy9zs

  11. @Cedric : Mais les républicains, une fois passée la courte période de la reconstruction, ne feront rien pour faire une réalité de l’égalité civique théorique entre blancs et noirs et n’interdiront pas les “codes noirs” des états sudiste, équivalent des lois d’appartheid de l’afrique du sud.

    Et après la révolution culturelle du parti démocrate dans les années 60 où les démocrates du nord choisiront de soutenir le mouvement pour les droits civique de Luther King, les républicain se accueilleront sans complexe les démocrates racistes du sud qui ne se reconnaissent plus dans ce nouveau parti démocrate, en fait non seulement ces démocrates du sud sont entrés dans la parti républicain mais ils se sont mis à clairement prendre le dessus sur les autres valeurs du parti républicain, et faire du sud le modèle dominant de ce qu’est aujourd’hui le parti républicain, la preuve avec Bush qui a choisi de s’afficher dans son ranch du Texas, de fait croire être un pur sudiste alors qu’il est né, que sa famille a ses origines, qu’il a fait ses études universitaire dans le Connecticut, soit la Nouvelle Angleterre, au nord de New-York.

    Bref il y a eu il y a très longtemps un parti républicain anti-esclavagiste et en faveur de l’égalité des droits. C’était le parti de Lincoln. Le parti républicain actuel n’a plus rien à voir avec cela et s’est clairement positionné maintenant dans le camp opposé.