SÉTIF D'ALGÉRIE, 8 MAI 1945.

  Sétif, Une gerbe pour les morts

    Soixante ans après le drame, l’Ambassade de France en Algérie a informé le monde que la République reconnaît désormais les massacres qui eurent lieu le 8 mai 1945 à Sétif, à Guelma, et dans une grande partie du Constantinois.

     C’était la première fois qu’un représentant officiel de la France constatait la vérité de cette sombre page d’histoire contemporaine, que les spécialistes ont depuis longtemps dénoncée.

    Un membre du gouvernement français achèvera la démarche le jour anniversaire de l'année 2005.

    Voici l'histoire de ce drame.

Photo31_30    Monsieur l'Ambassadeur de France en Algérie, a justement rendu hommage,le 25 février 2005, à l’Université de Sétif, au Président Ferhat Abbas, « Un homme d’État qui incarnait avec une grande dignité la rigueur intellectuelle si nécessaire dans notre monde compliqué, ainsi que l’exigence de justice et de liberté de son peuple. »

    Ferhat Abbas étant né, et ayant vécu longtemps à Sétif, M. l’Ambassadeur se devait d’évoquer « une tragédie qui a particulièrement endeuillé votre région. Je veux parler des massacres du 8 mai 1945, il y aura bientôt 60 ans : une tragédie inexcusable. Fallait-il, hélas, qu’il y ait sur cette terre un abîme d’incompréhension entre les communautés, pour que se produise cet enchaînement d’un climat de peur, de manifestations et de leur répression, d’assassinats et de massacres ! »
Algrie_3    « Certains pensent qu’il faut oublier le passé pour qu’il n’enterre pas le présent. Je ne partage pas cet avis, même si nous ne devons pas non plus nous enfermer dans l’histoire. »,
a enchaîné l’ambassadeur.

    La cérémonie officielle s’est achevée par le dépôt d’une gerbe devant la stèle du souvenir des événements et des morts.

Victimes et bourreaux

    De tueries inexcusables, l’histoire humaine en est pavée.

    L’épopée coloniale, par la personnalité même de la majorité des individus que les États mandataient, n’est qu’une succession de tragédies pour les peuples colonisés ; et de sacrifices pour les rares représentants sincères de la civilisation des Lumières qui se lançaient dans l’aventure par grandeur d’âme.

    Alors, pourquoi revenir sur ce 8 mai 1945 ? Pourquoi s’attarder sur la démarche française et le geste de Monsieur l’Ambassadeur ?

"Persuadons-nous bien qu'en Afrique du Nord comme ailleurs, on ne sauvera rien de français sans sauver la justice." Albert Camus.  La photo à droite est de 1956
 

 En  1956,  lorsque les  appelés  du contingent  passèrent  dans les  villages  du  Constantinois,  ils  ne  rencontrèrent  que  des  femmes,  les  hommes  étaient  ailleurs...

Algrie3_1 Algérie, 8 mai 1945 (suite)

    Soixante ans, c’était hier, les générations se souviennent. L’enfant terrorisé est là, présent dans l’adulte qui vit et se remémore.

    Le petit-fils a entendu de la bouche même des témoins le récit, et cherche un écho de la tragédie des siens dans les annales du pays et l’histoire de sa nation.

    La haine comme l’amour cela se mène à deux. L’adversaire, le bourreau, que dit-il ? Porte-t-il le poids du souvenir ou le sentiment du devoir accompli ?

    Puisqu’il y eut massacre, des mains ont tué, ou signé l’ordre du carnage.     Si les témoins pouvaient être fort jeunes, les acteurs avaient nécessairement un certain âge, l’âge de tenir une arme. Ces derniers participants sont aujourd’hui des vieillards. La démarche de l’État français pour eux aussi est essentielle.

    Et puis il y a tous ceux qui se sont trouvés complices sans le vouloir à cause du silence français...

 Le bilan officiel

    Le 8 mai 1945, alors que le monde libre célèbre la défaite des armées nazies et la victoire des Alliés, se déroule à Sétif, Guelma, Kherrata, et dans une partie du Constantinois, des émeutes qui vont provoquer, en un premier temps, l’assassinat d’une centaine de colons européens, et en un second temps une répression incontrôlée qui frappera près de 40 000 personnes, en quasi totalité des « indigènes » musulmans.

    Si le nombre de victimes européennes, ce mois de mai, à la suite des échauffourées de Sétif et, Guelma est parfaitement connu, 103 morts et 110 blessés, souvent dans des conditions horribles, le nombre exact d’Algériens victimes de la répression est inconnu.

    La version officielle, admise aujourd’hui en Algérie, après avoir avancé des chiffres improbables, se situe autour de 40 000/45 000 martyrs. C’est le chiffre retenu par la Fondation du 8 Mai 45 notamment. Les historiens estiment que ce chiffre englobe non seulement les morts, mais également les blessés, et les emprisonnés dont un grand nombre ne survivra pas aux conditions de détention.
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 Les racines du mal

    Monsieur l’Ambassadeur a parlé d’un abîme d’incompréhension entre les communautés. Aveuglement stupide, climat de peur, haine et rancune, largement partagés.

    Aujourd’hui, ceux qui veulent savoir savent. Au commencement, il y a la conquête de la Régence d’Alger. En 1830, la France engluée dans ses contradictions, alternant République, Empire, et monarchisme croupion, vivait sous le règne de Charles X. Celui-ci, sous divers prétextes, et pour « châtier » les pirates barbaresques qui perturbaient le trafic maritime en Méditerranée, monta une expédition contre Hussein Pacha, le dey ottoman qui régnait sur cette province d’obédience turque. Le dey, sujet d’Istanbul, gouverne une population de Maures, de Kabyles, de Berbères, d'Arabes et de marins pirates. La richesse en blé de ces provinces nord-africaines lui avait permis d’accumuler dans ses caves un fabuleux trésor, que Charles X rêvait de s’approprier.

    Ce qui fut fait en juillet 1830. Une révolution inopinée chassa le Roi du trône de France et le remplaça par un roi des Français. Dans ce chassé-croisé, une partie du trésor d’Alger disparut au profit des hommes d’affaires qui entretenaient l’expédition, et la monarchie de Juillet n’hérita que les miettes, plus un territoire dont elle ne savait que faire.

    De sujets de la Sublime Porte, les autochtones devinrent sujets de France, et ne se découvrirent Algériens que progressivement. (Voir l'article sur Sidi-Brahim et l'émir Abd El-Kader)

    Il a fallu un siècle de turbulences pour que les Français se reconnaissent républicains ; un siècle ne sera pas de trop pour que le peuple d’Algérie se découvre une nation.

    En juin 1940, dans les Ardennes et les plaines picardes, de nombreux tirailleurs algériens perdaient leur vie, pêle-mêle avec les Pieds-noirs de Bab-el-Oued, avec les fils de l’Hexagone, et les Noirs des colonies ;  il s’agissait bien de défendre la même patrie. Mais à l’arrière, la maturité politique était suffisamment avancée pour que des organisations algériennes revendiquent une réforme du statut de l’indigène et avancent le mot de fédéralisme.

    En avril 1941, Ferhat Abbas envoie au chef de l’État un rapport « L’Algérie de demain », où il demande des réformes qui préfigurent le contenu du « Manifeste du peuple algérien » à venir.

Les deux défaites

    La première défaite du commandement militaire français devant les troupes allemandes provoque un choc dans l’opinion publique : pour le fellah, le tout puissant colon et son bras armé n’étaient plus invincibles désormais.

    En novembre 1942, au regard de la population algérienne, une seconde défaite frappe le pouvoir militaire français fidèle au Maréchal, avec l’arrivée massive des Américains à Alger et le débarquement des troupes alliées qui installent en Algérie leur base méditerranéenne.

    La démocratie américaine s’avance, ceci est connu, avec ses deux visages. Le premier, admirable, celui qui servit de modèle à la grande Révolution française, porteur de l’idéal des libertés des peuples et des droits de l’homme. Le second visage, plus immédiat et prosaïque est celui d’une troupe d’hommes éclatants de santé, insouciants et cordiaux, traficoteurs et bambocheurs.

(Cet aspect des effets de la présence américaine a été mis en scène dans le film d'Alexandre Arcady: "Le grand Carnaval" en 1983).

    L’Amérique prenait pied en Algérie avec la Charte de l’Atlantique qui promettait aux peuples des colonies le droit de disposer d’eux-mêmes. Elle déversait également son opulence matérielle accompagnée du marché noir corrupteur, rapidement organisé en mafia interlope. En 1943, à Alger, tout se vendait ou s’échangeait, y compris les armes de guerre.

    L’Algérie c’est la France ! En 1943, l’Algérie c’était surtout Vichy et le pétainisme poussé à la caricature, avec cependant un patriotisme authentique qui excluait la collaboration prônée par Laval, Déat et consorts.

    Le petit peuple pied-noir s’était mobilisé massivement pour défendre la mère patrie, et les Algériens s’engagèrent avec les Alliés pour la libération du territoire national. La famille Hernandez envoya ses garçons servir sous les ordres de de Lattre de Tassigny et les fils musulmans de la Casbah s’y retrouvèrent également au coude à coude. Il est admirable, et navrant, de constater que les combats contre le nazisme et les plaques des monuments aux morts, seront les seuls endroits où les deux communautés se retrouveront dans l’égalité, avec la fraternité de la tombe.
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Les carillons de la Victoire !

    La génération à laquelle j’appartiens se souvient des cloches de la victoire du 8 mai 1945 ; c’est également une génération qui a vu ses gars achever leur jeunesse dans les djebels.

    L’enfant que j’étais suivit les grands sur le toit de l’église du village, malgré les protestations du curé, pour aller sonner la fin de la guerre. Ce jour reste fortement marqué dans ma mémoire par cette formidable transgression que représentait la bousculade du tout-puissant curé, et l’occupation du toit de l’église dans laquelle le matin même je servais l’office comme enfant de chœur.

Et l'enfant est fier de poser pour le photographe sur le chemin de l'école. Il ne sait pas encore combien bref sera son printemps.(Photo J. Farjon)

    Je me faufilai sans vraiment comprendre ce qui enfiévrait les adultes, mais déterminé à ne rien perdre de ce que l’on préparait. Je montai en courant jusqu’à la cime du clocher pour déboucher en plein ciel. Et je riais, et tous riaient d’être là. Les plus grands parce qu’ils se savaient délivrés d’une servitude, les petits parce qu’ils comprenaient que quelque chose de grave s’accomplissait, et, par contrecoup, libérait des interdits.

    Les oreilles fracassées par les premières volées, accroupis sur le faîtage, nous regardions les hommes affrontés aux battants peser de toutes leurs forces pour ébranler les énormes cloches qui avaient ponctué, mystérieuses et aériennes, nos jours et nos nuits. Les cloches asservies aux matines et aux vêpres, aux angélus et aux glas, s’émancipaient en République. Sous les mains de la jeunesse, elles inventaient un carillon inouï. Je ne l’oublierai jamais et garderai l’ivresse de l’escapade sur les toits interdits un jour pavoisé de tricolore.

"Le 8 mai 1945, les cloches de la Victoire annoncent pour l'Algérie la Saint-Barthélemy.", écrit Kateb Yacine en 1961.

    À neuf cent kilomètres du toit de mon église, de l’autre côté de la mer, les cloches sonnèrent aussi. Dans le collège de Sétif, un adolescent qui écrivait des poèmes d’amour, laissa son pupitre de bois et courut sur la place. À Sétif, comme partout en France, on fêtait la Victoire. Kateb Yacine avait quinze ans, il se souviendra toute sa vie du 8 mai 1945 : « À la tête du cortège, il y avait des scouts et des camarades du collège qui m’ont fait signe, et je les ai rejoint, sans savoir ce que je faisais. Immédiatement, ce fut la fusillade, suivie d’une cohue extraordinaire, la foule refluant et cherchant le salut dans la fuite. Une petite fille fut écrasée dans la panique. Ne sachant où aller, je suis entré chez un libraire. Je l’ai trouvé gisant dans une mare de sang. Un ami de mon père qui passait par là me fit entrer dans un hôtel plein d’officiers qui déversaient des propos racistes. Il y avait là mon professeur de dessin, une vieille demoiselle assez gentille, mais comme je chahutais dans la classe, ayant parlé une fois de faire la révolution comme les Français en 1789, elle me cria : Eh bien, Kateb, la voilà votre révolution, alors, vous êtes content ?» (Soliloques, 1988)

    Autour de notre clocher occitan, nous ne savions presque rien de l’Algérie. Il nous fallut dix ans pour apprendre que c’était autre chose que trois départements au sud. Nous l’apprendrons sans l’avoir demandé. Il a donc fallu plus de dix ans aux enfants qui s’enivraient du bruit des cloches du 8 mai 1945 pour savoir qu’au même moment un drame se jouait sur l’autre rive de la Méditerranée, un drame qui leur valut le voyage outre-mer.

    Depuis, comme des milliers d’autres, ils souhaitent comprendre.

 Une guerre s’achève, une autre commence.

    Peut-on se détacher de sa propre histoire ? J’ai ouvert les yeux sur le monde tandis que la guerre contre l’Allemagne faisait rage, et que les miens tremblaient pour les hommes qui guerroyaient. L’idée que la guerre s’abattait comme une malédiction et qu’il fallait s’y soumettre, que c’était le lot du paysan, faisait partie de notre morale. En ce sens, nous ne devions pas différer beaucoup des paysans des Aurès ou de l’Ouarsenis que j’allais côtoyer bientôt. Les voix d’en bas s’élèvent rarement contre la guerre. Pire, des gars de vingt ans l’accueillent parfois comme un facteur de promotion sociale lorsque l’horizon du village est trop gris.

    Ce drame algérien, je l’ai découvert en 1956 alors que j’effectuais mon service militaire. Au premier récit entendu sur place, je ne l’ai pas crû entièrement. Ce n’est qu’après avoir achevé mes deux années obligatoires, rentré au pays, que j’ai tout découvert en lisant les éditoriaux de certains journaux et les livres de Pierre Vidal-Naquet ou de Henri Alleg. Avec le recul, j’ai aussi compris ce qu’étaient ces opérations de maintien de l’ordre qui m’avaient mobilisé là-bas. Il s’agissait bien d’une guerre et elle avait débuté à la minute de silence devant le monument aux morts de Sétif, le 8 mai 1945.

Printemps des peuples

    La guerre s’achevait. En ce début d’année 45, chacun comprenait que le régime nazi n’en avait plus que pour quelques semaines. On se préparait à revivre. Les familles espéraient le retour de leur soldat. Et les survivants de Monte Cassino, du Garigliano, des chemins de la reconquête, s’attendaient à des jours meilleurs une fois dans leur foyer. Les tirailleurs de de Lattre, de Juin, de Montsabert, les glorieux combattants qui en 1943 et 1944 firent oublier la débâcle et restaurèrent l’honneur de l’armée française aux yeux des Alliés, s’attendaient à la reconnaissance de la nation.

    Au bled aussi on préparait la fête du retour. L’élite musulmane avait pris conscience depuis longtemps de l’inégalité des sorts et se préparait à revendiquer l’amélioration de statut de l’indigène. Les associations politiques, notamment l’AML (Amis du Manifeste et des Libertés) de Ferhat Abbas, recueillaient une audience populaire de plus en plus large. Les premiers discours nationalistes apparaissaient au grand jour. Le PPA de Messali Hadj, héritier de l’Étoile nord-africaine, n’était plus isolé.

    Sétif, par la présence de son pharmacien Ferhat Abbas, faisait figure de capitale politique de l’Algérie future. Que réclamaient ces guides ? Ces dirigeants militaient pour la constitution d’un État algérien fédéré à la France, mais disposant d’une autonomie interne. Utopie ? Ils dressaient ce constat : « Le tirailleur qui revient couvert de gloire, qu’on a fêté en France et à Alger, ne comprend pas pourquoi sa solde et ses allocations familiales sont inférieures à celles de son frère d’armes européen. Il ne comprend pas que le tirailleur musulman mutilé touche une pension inférieure à celle du tirailleur européen blessé dans la même bataille, de la même manière, contre le même ennemi. » (Amar Ouzegane, dans Jacques Jurquet)

    La jeune génération montrait plus d’impatience. Le mouvement scout, très vigoureux en Algérie, était à l’avant-garde du combat.

    Pour célébrer le 1er Mai des travailleurs, il fut décidé que les scouts défileraient devant les syndicats avec leurs fanions. Des banderoles et des slogans furent préparés. « Libérez Messali », « Libérez les détenus », « A bas le colonialisme ». Des chants se répétaient et les femmes cousaient des étoffes vertes et blanches, frappées d’une étoile et du croissant rouge, lointain souvenir de la bannière d’Abd el-Kader. (La petite histoire retiendra que le premier drapeau algérien fut cousu par une jeune française, Madame Messali Hadj)

    Les 1er Mai ouvriers ont souvent vu couler le sang. Celui d’Alger et d’Oran en 1945 fut dans la tradition. Les forces de police avaient établi des barrages pour filtrer la manifestation et détruire les drapeaux et les banderoles. Un peu partout en Algérie les défilés du 1er Mai montrèrent une forte mobilisation des musulmans. Le pouvoir en fut alerté.

    On attendait la proclamation de l’armistice d’un jour à l’autre.

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Jour de Victoire

    Gloire au soldat qui rentre dans ses foyers ! Pour lui les fleurs des enfants, les baisers des filles, l’accolade des vieux. Mais à Marseille, on le retient sur le quai, le soldat glorieux. Ce qu’il ne sait pas c’est que de l’autre côté de la mer sa mechta est en feu. Les siens gisent le ventre ouvert.

    Il est des crimes plus lourds à porter que d’autres. Bienheureux ceux qui les ignorent longtemps pour ne les avoir point vécus. L’œuvre de Kateb Yacine, qui perdra quatorze membre de sa famille dans le massacre, tout entière palpite aux souvenir du défilé de la victoire à Sétif :

    Vous mes frères, les loups d’un bois de servitude,
    Faites frémir le ciel de vos sanglots damnés
    Après la nuit glaciale où meurt votre harmonie…
    Vous mordez votre flanc orgueilleux d’être vide
    Pourtant j’aime vos cris importuns quand la neige
    Couvre de pureté vos spectres maladifs…
                                (Soliloques, 1946)

    La comptabilité des crimes collectifs, l’énumération des massacres, ne peuvent que conduire à une hiérarchie des horreurs qui ajoute encore à l’ignominie. Fallait-il taire un crime en ce jour où les survivants célèbrent la victoire et honorent les morts tombés contre le nazisme ? Pendant plus de dix ans, ceux qui tenaient la parole imposèrent le bâillon.

    On a déjà dit dans quel état d’ignorance les appelés du contingent se sont retrouvés, en 1956, embarqués dans ce qui n’avait pas encore de nom et que l’on appelle aujourd’hui la "Guerre d’indépendance algérienne".

    Nous sommes arrivés dans le Constantinois après une autre tuerie qui avait fait six mois plus tôt 123 victimes à El-Halia et Philippeville, entraînant selon l’arithmétique propre à ces événements une répression de plusieurs milliers de morts. L’émotion était encore palpable. Nos hôtes voulaient dire le détail des pertes, les mutilations, l’innocence des victimes. On évoquait aussi la « Toussaint rouge » de 1954. Mais de la tragédie prémonitoire et fondamentale du 8 mai 1945 à Sétif et dans le Constantinois, jamais personne ne voulut parler. Elle relève pourtant de la plus haute blessure et constitue la charnière autour de laquelle tout bascula, parce qu’il y eut en ce lieu un crime majeur.  Pour le comprendre il aurait suffi d’ouvrir les yeux et d’écouter les poètes.
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Le monument aux morts de Sétif

    Ce 8 mai c’est jour de marché. Il fait beau.

    Sétif est une ville bâtie sur le modèle des cités créées par la colonisation. Située au centre d’une région où pousse le blé, la misère n’est pas aussi accablante que dans la Kabylie ou les Aurès. Le climat est dur. À côté de la ville européenne, il y a les villages arabes et un vaste quartier militaire. Le marché attire tous les ruraux des alentours.

    La célébration de la Victoire est prévue au monument aux morts. La manifestation décidée par les associations musulmanes se forme dès huit heures du matin. Il s’agit de déposer une gerbe. Le rendez-vous est fixé devant la mosquée du faubourg de la gare.

    Beaucoup de monde. Les militants veillent à la bonne organisation. C’est une manifestation de paix. On demande même aux fellahs de déposer leur couteau de poche et leur bâton. Il faut éviter toute provocation et toute menace vis-à-vis de l’ordre public après les dérives du Premier Mai.

    Le cortège se forme et, pour affirmer ses intentions pacifiques, les organisateurs placent en tête les enfants et deux cent scouts en uniforme. Derrière eux viennent les étudiants, et trois anciens combattants de 14-18 porteurs de gerbes. Suivent les drapeaux de tous les pays alliés qui ont vaincu l’hitlérisme. En fin de cortège, la masse des manifestants.

    Le commissaire central Tort se porte devant la mosquée et s’adresse au service d’ordre. Il les avise que toutes banderoles et pancartes à caractère politique sont interdites, puis il se rend à la sous-préfecture en laissant sur place le commissaire Valère. La foule est disciplinée, mais elle entend revendiquer ses droits et son identité.

    Le sous-préfet de Sétif, Butterlin, convoque diverses personnalités musulmanes et leur fait connaître l’interdiction de tout cortège à caractère politique, et les avise qu’elles seront tenue pour responsables de tout incidents. Il met en alerte l’autorité militaire et la gendarmerie.

    Pendant ce temps, le défilé se met en route. Dix mille personnes, peut-être davantage. Soudain, au milieu des drapeaux français et alliés, une main brandit le drapeau vert et blanc frappé d’une étoile et du croissant rouge, un drapeau jamais vu au soleil, le drapeau algérien.

    S’il n’avait encore été déployé en public, personne n’ignorait sa naissance depuis que Ferhat Abbas avait réclamé dans son Manifeste que les troupes indigènes levées en 1943 pour la reconquête de la France occupée soient placées sous les couleurs algériennes.

Photo32_31_2    C’est le jeune Chaâl Bouzid qui porte le drapeau.

    Les militants des AML sortent les banderoles et les pancartes. On peut lire : « Démocratie pour tous », « Vive l’Algérie libre et indépendante », « Vive la Charte de l’Atlantique ».

    Des motocyclistes de la police surveillent l’avancée du cortège. Les scouts chantent "Min djibalina" (De nos montagnes s’élève la voix des hommes libres, l’indépendance les appelle…)

Sétif, plaque commémorative de la mort de Chaâl Bouzid. Photo lamblard.

    Le commissaire Valère signale au sous-préfet Butterlin la présence des slogans. Le sous-préfet lui intime l’ordre de retirer les banderoles séditieuses. Le commissaire fait observer que cette intervention risque d’entraîner de la bagarre compte tenu du nombre de manifestants. Le sous-préfet répond : « Eh bien il y aura de la bagarre ! »

    La manifestation poursuit son itinéraire qui doit traverser le centre ville. Les trottoirs sont noirs de monde, les femmes poussent les you-you traditionnels.

    Il est 9h 30 environ lorsque le cortège arrive à hauteur du Café de France, en face du Café Carbonnel, lieu de rendez-vous de tous les colons, cœur de la ville européenne. Le commissaire de police Olivièri sort d’un établissement et arrête la marche. Il exige que soient enlevés les banderoles et le drapeau vert et blanc. Les dirigeants répondent que la manifestation est autorisée et qu’elle est pacifique.

    À cet instant, Olivièri se précipite sur le porteur de la première bannière et tente de l’arracher. Des manifestants se jettent sur lui et le maîtrisent. Le policier appelle à l’aide. Ses hommes sortent des voitures et des cafés. C’est la confusion. Un premier coup de feu est tiré en l’air par un policier, semble-t-il. D’autres coups partent des environs, de derrière les arcades, peut-être des balcons. Le jeune Chaâl Bouzid, porteur du drapeau, s’effondre, blessé à mort.

    Des rafales de mitraillettes claquent. Les Européens sont armés, en face, les manifestants sont innombrables. Le cortège se disloque sous les arcades, dans les rues voisines. Trois cadavres gisent au milieu de la rue, beaucoup de blessés. Des dirigeants restent sur place et tentent de reformer le défilé pour déposer la gerbe au monument aux morts. Mais c’est la débandade, le désordre et la peur.

    Comment cela a-t-il commencé ? Comme souvent, une échauffourée suivi d’une fusillade dont la provenance ne sera jamais éclaircie.

    Par la suite, il est certain que le car de la gendarmerie est entré en action, barrant la route à ce qui restait du cortège devant le monument aux morts. L’émotion est énorme, l’onde se répercute au fond des souks, la masse des paysans se précipite, c’est l’émeute. Les manifestants surexcités se répandent dans les rues et agressent tout ce qui ressemble à un Européen.

    Kateb Yacine qui défilait avec ses camarades témoignera directement :

    « Un agent de la sûreté, dissimulé à l’ombre d’une arcade, tire sur le drapeau ;
    Mitraille.
    Les cadres flottent.
    Ils ont laissé désarmer les manifestants à la mosquée, par le commissaire, aidé du muphti.
    Chaises. Bouteilles.
    Branches d’arbres taillées en chemin.
    Les Cadres sont enfoncés.
    Contenir le peuple à sa première manifestation massive ?
    Le porte-drapeau s’écroule.
    Un ancien combattant empoigne son clairon.
    Est-ce la diane ou la guerre sainte ?
    Un paysan tranche d’un coup de sabre l’épaule d’un étudiant sans coiffure qu’il a pris pour un      européen.
    Mustapha jette sa cravate.
    Le maire français est abattu par un policier…. » (Nedjma, 1956)
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    Le maire socialiste de Sétif, Édouard Deluca sera trouvé mort. Qui l’a tué ? L’écrivain est formel : un policier. Mais d’autres témoignages désignent des hommes de main des Vichystes qui prennent leur revanche. Un contrôleur des postes, militant du PCA, Albert Denier a les mains broyées à coup de hache, on l’amputera à l’hôpital. Il refusera toujours de désigner les coupables parmi les Algériens arrêtés, tant le désarroi de la foule poussait à la confusion.

    Ferhat Abbas qui se trouvait ce jour-là à Alger pour une cérémonie officielle (et sera arrêté dans les salons même du gouverneur général, peut-être pour le protéger d’un attentat d’extrême droite qui visait ce meneur charismatique), écrit dans son testament politique : « Un employé des postes, foncièrement honnête comme mon ami Denier, victime innocente d’un salaud… » Il est certain que la colère populaire a poussé les manifestants à des actes horribles et injustifiés ; les heures qui suivront ne feront qu’amplifier l’émeute.

    À midi, le calme est rétabli à Sétif. La police et la gendarmerie ont repris le contrôle des rues. L’armée s’est déployée et pourchasse les insurgés à l’extérieur de la ville.

On a tiré encore autour du monument aux morts. On emporte les morts et les blessés. Le couvre-feu est instauré.

 L’émeute du Constantinois

    Partout, dans chaque ville et village, les cloches ont sonné et les cortèges sont allés déposer leurs gerbes sans incidents notables. Le rapport du général Paul Tubert, commandé à chaud par le gouvernement, constatera : « D’autres manifestations se sont déroulées ce jour-là, et notamment à Sidi-bel-Abbès, avec des pancartes portant les mêmes inscriptions qu’à Sétif, sans causer d’incidents sanglants, la police étant demeurée passive (…) Sans vouloir en rien s’immiscer dans l’enquête judiciaire, la commission a seulement constaté que bon nombre de manifestations se sont déroulées en Algérie les 1er et 8 mai, que toutes ces manifestations étaient à caractère exclusivement politique et avaient pour but de réclamer la libération de Messali Hadj et l’indépendance de l’Algérie. Elle a aussi constaté que seule la manifestation de Sétif du 8 mai avait tourné à l’émeute pour gagner les régions environnantes. »

    À 14h 30, le préfet de Constantine Lestrade-Carbonnel, venant d’arriver à Sétif, proclame l’état d’urgence. Après communication avec Alger, la loi martiale accorde tous les pouvoirs au général Raymond Duval commandant la division territoriale de Constantine. Celui-ci engage aussitôt ses troupes motorisées et ses half-tracks. Simultanément, les milices civiles armées se lancent dans des opérations de représailles.

    Les fusillades du marché de Sétif ont jeté sur les routes des gens affolés qui crient que l’on tue les Arabes. Un taxi diffuse la nouvelle à Périgotville. Et c’est une traînée de poudre qui se répand dans le djebel, avec les conséquences que l’on imagine. Sur ces populations affamées, humiliées depuis des décennies, dont pas une n’ignore le contexte international dans lequel se trouve la France depuis Sedan et Montoire, sur ces populations qui ont pour les guerres payé l’impôt du sang, le crime de Sétif jaillit comme une profanation.

    La manifestation se voulait réellement pacifique. Dans ce pays où depuis trois ans l’énorme machine de guerre américaine, et ses soldats traficoteurs, s’était posée, les armes ne manquaient pas. Le troc, la contrebande, le vol, le gaspillage, comme partout où l’ordre guerrier domine, permettait à qui en montrait la volonté de se pourvoir en fusils, mitraillettes, pistolets et grenades. Les musulmans de Sétif ne possédaient rien de tout cela. Et les traditionnels tromblons des montagnards étaient restés dans leurs cachettes.

    Par ailleurs, on peut imaginer quel arsenal les colons s’étaient constitué sachant que l’Algérie « était à la veille d’une disette agricole sans précédent et que cette situation pouvait provoquer un drame général », ainsi que l’écrivait Eugène Vallet, président du Conseil général de Constantine, le 24 avril 1945.

    Dans un premier temps, sous la violence de la répression, armés de pierres et de bâtons, les manifestants répliquèrent, et puis se transformèrent en émeutiers cherchant à tirer vengeance de tous les Européens rencontrés. Comme sous toutes les latitudes, la fureur populaire des hordes misérables se livre au carnage avec une brutalité irrationnelle, cherchant à anéantir le corps après lui avoir ôté la vie, dans des gestes de profanation qui semblent resurgir d’une bestialité originelle, ou imiter des rites barbares de l’armée de Bugeaud.

Le sous-préfet de Guelma

    Il faudrait s’arrêter ici. Le pire est à venir.

    C’est à Guelma que le processus sinistre de la répression et de son escalade incontrôlée se révèle dans toute l’étendue de son horreur.

    Guelma se trouve à 200 km de Sétif. Le matin du 8 mai a été calme. La manifestation musulmane, prévue comme dans toute l’Algérie, n’a été programmée qu’à 17 heures, peut-être pour éviter le meeting officiel que les autorités tiennent sur la place Saint-Augustin.

    À l’heure dite, le cortège se dirige vers le monument aux morts. Quelques milliers de personnes défilent drapeaux en tête comme à Sétif, et banderoles déployées.

    Le sous-préfet André Achiary, accompagné de policiers, se place au milieu de la chaussée et stoppe les manifestants. Il interdit au cortège d’avancer et exige la dispersion immédiate. Un dialogue s’engage avec le service d’ordre. Les militants demandent l’autorisation d’aller jusqu’au monument aux morts. Des consommateurs attablés aux terrasses des cafés interpellent le sous-préfet : « Y a-t-il la France ici ? Oui ou non ?… »

    Sortant son arme, Achiary ordonne pour la seconde fois la dispersion et tire en l’air. Mais la foule pousse en avant. Le sous-préfet est bousculé. Il recule. Débordés, les cadres des musulmans tentent de faire refluer leurs gens. Trop tard, déjà les policiers chargent. Ils tirent. Le porte-drapeau Boumaza el-Hamdi s’effondre. D’autres sont mortellement blessés à la baïonnette. C’est la panique, les manifestants jettent des pierres et ce qui leur tombe sous la main avant de s’enfuir. Aucun Européen n’a été tué.

    Achiary ordonne la fermeture des cafés, établit le couvre-feu et donne l’ordre d’armer la milice européenne.

    Dans la soirée, la rumeur de morts à Sétif rejoint celle de Guelma. Des émissaires alertent les tribus de la tuerie et des arrestations. L’émotion fait tache d’huile, les paysans se cachent dans les montagnes.

    Le châtiment est organisé et conduit par Achiary (qui avait été commissaire de police à Alger sous le gouvernement de Vichy, et se proclame désormais gaulliste.) Il est appuyé par le préfet de Constantine. Ordre est donné au général Duval, commandant supérieur des troupes, de lancer ses unités dans une répression exemplaire.

    « Le sous-préfet invite personnellement les Européens à participer aux massacres : ‘’Messieurs les colons, vengez-vous ! ‘’ leur lance-t-il. Dans le lot sont exécutés tous les joueurs de l’équipe de football l’Espérance sportive guelmoise, car un dirigeant du club est soupçonné d’appartenir au PPA. Les corps, arrosés d’essence, sont brûlés sur la place de l’église ou dans les fours à chaux d’Héliopolis… » (Henri Alleg).

    L’action conjuguée des miliciens, des gendarmes, de la police et des troupes, et même des détenus étrangers que Duval réquisitionne, non seulement à Sétif et Guelma mais dans tout le Constantinois, entraînera un nombre incalculable de victimes. Jouant sur les oppositions ethniques traditionnelles, la hiérarchie militaire lance les tirailleurs sénégalais à l’assaut, après leur avoir servi l’habituelle ration d’alcool comme au front.

    « On viole. On étripe. On mutile. On égorge. Une opération considérable de ratissage est menée par le général Raymond Duval à la tête de légionnaires (…) Les fusillades sont innombrables. La répression est sauvage », écrit Yves Courrière. Le même auteur ajoute : « Car on peut parler de massacre. Des douars entiers ont disparu. On trouvera des fosses communes remplies à ras bord de cadavres. »

    Les chars, les automitrailleuses entrent en action. Des centaines d’hommes sont exécutés à la mitrailleuse dans les carrières.

    L’aviation est mise à contribution. En rase-mottes, elle lâche ses roquettes, mitraille les mechtas. La marine est appelée à tirer. Le croiseur de guerre Duguay-Trouin bombarde les villages dans les régions de Kerrata et Taratest. Le croiseur Triomphant ouvre le feu sur le douar Djaoua près de Bougie. Pendant plus de dix jours, c’est une opération de mort qui se déchaîne dans le périmètre de la Kabylie aux Aurès.
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 Le Sacrilège de Mai

    Au moment où le pilonnage battait son plein, le 7e Régiment de Tirailleurs algériens, dont les soldats étaient pour la plupart originaire du Constantinois, débarquait à Alger. Ces hommes, qui avaient perdu plus de la moitié de leurs camarades sur les champs de bataille, rentrant chez eux, découvrent que leur maison, leur village ont été détruits, que leur famille a été décimée par les armes françaises soudain retournées, les armes de l’Algérie française.

    Ces troupes du général Duval, ces chefs, dont la plupart n’avaient pu s’opposer aux puissances de l’Axe, ces miliciens exemptés des batailles, ces tueurs, se sont déchaînés un jour de victoire contre un peuple dont le seul crime était de réclamer un peu plus de justice. Avec la lucidité du recul, on ne peut qu’être étonné par la modération des mots d’ordre que scandaient les manifestants musulmans du 8 mai. Ils demandaient seulement qu’un rang de dignité leur fût octroyé sur leur terre ancestrale.

  S’ensuivit une hécatombe (ndlr: cf. Les effets d'un double discours "Voici ce qui est beau, mais voici ce que je fais", ou d'une manipulation).

   Ce sacrifice d’hommes, de femmes et d’enfants, après la boucherie des combats où des milliers de jeunes Algériens, de toutes confession, moururent entre Sedan et Dunkerque, dans les Alpes et sur les plages de Provence, accouchera donc logiquement neuf ans plus tard d’une guerre impitoyable.

« Quelle que soit la cause que l’on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d’une foule innocente où le tueur sait d’avance qu’il atteindra la femme et l’enfant », s’écriera Albert Camus. (Actuelles III)

    L’écrasement politique ira de pair avec le massacre. Tous les militants algériens seront arrêtés en quelques heures sur tout le territoire. Un millier de condamnations, dont une centaine à mort. Le bilan de la répression militaire et des meurtres civils sur les quinze jours que durèrent les opérations punitives du Constantinois, est impossible à dresser avec exactitude.

    La commission du général Paul Tubert envoyée sur place par le gouverneur Yves Chataigneau, ne disposera que de deux jours pour enquêter sur le terrain (26 et 27 mai 1945). Elle sera immédiatement rappelée à Alger sur ordre de de Gaulle, au moment de se porter à Guelma. Le chef de la France libre ne souhaitait pas ajouter aux urgences du moment.

    Le gouverneur Yves Chataigneau, dont l’humanité ne peut être mise en doute, avait dépêché immédiatement une première enquête confiée au commissaire J. Bergé, chef de la P.J. d’Alger. Celui-ci fut constamment entravé dans ses investigations de terrain par la collusion des pouvoirs locaux. Toutefois, un rapport de Bergé  concernant les meurtres attribués aux milices civiles de Guelma existe aux Archives nationales et a pu être récemment consulté par l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer.

    Le nombre des victimes serait donc approchant les 45 000. Ce chiffre, comme nous l’avons dit, paraît recouvrir, selon les spécialistes de ce dossier, celui, global, des morts, des blessés, et de tous ceux qui ont subi des sévices.

        Au-delà des monceaux de cadavres accumulés dans les deux communautés, ce qui pèse dans cette tragédie, c’est la charge symbolique du crime, en ce moment historique, en cet endroit. À partir de Mai 1945, plus rien ne sera comme avant en Algérie. Ce constat était vrai pour le monde libre en général qui mit un terme au régime nazi, mais en particulier pour la France dans ses rapports de puissance coloniale, face à un peuple qui déposait les prémices de son affranchissement, et néanmoins se disait encore prêt à nouer des liens nouveaux et dignes pour aborder une association politique adaptée à cette fin de siècle.

    Et c’est en cela aussi qu’il y eut crime et sacrilège.

    La "minute" de silence devant le monument aux morts de Sétif, la guerre durera neuf ans et six mois. Il faut essayer de se figurer le traumatisme que la population algérienne qui, comme tous les peuples ou minorités asservis de tous les temps auxquels une région maîtresse chanta durant longtemps sa grandeur, dut déchanter un jour.

        J.M. Lamblard et rédaction NSD.

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(Ce texte a été publié une première fois, résumé, dans la revue Europe, n° 796, "Les écrivains et la guerre". Les photos du Constantinois de mai 1945 étant très rares, celles qui ont été utilisées proviennent de la collection J. Frajon et sont postérieures de quelques années.)

    Bibliographie

-Charles-Robert AGERON. « Histoire de l’Algérie contemporaine » PUF. 1979.

-Henri ALLEG. (sous la direction de) « La Guerre d’Algérie » Ed. Temps Actuels. 1981.

-Yves BENOT. « Massacres coloniaux ». Ed. La découverte. 1994.

-Yves COURRIERE. « La Guerre d’Algérie. Les fils de la Toussaint » Ed. R. Laffont, Bouquins. 1990.

-Jacques JURQUET. «La Révolution Nationale Algérienne et le PCF. » Ed. du Centenaire, tome 3. 1935-1945.

-Service Historique de l’Armée de Terre. La Guerre d’Algérie par les documents, tome I. L’Avertissement, 1943-1946. Vincennes. 1990.

- LAMBLARD J-M. "Le sacrilège de Mai", Revue Europe,  1995, n° 796.

-Gilbert MEYNIER. « Histoire intérieure du FLN » Fayard. 2002.

-Annie REY-GOLDZEIGUER. « Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945. » La Découverte. 2001.

-Benjamin STORA, Zakhya Daoud. « Ferhat Abbas, une utopie algérienne » Denoêl. 1995.

-Radouane Ainad TABET « Le mouvement du 8 mai 1945 en Algérie. » OPUA. 1987.

-Le «Fonds Tubert » se trouve à la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine. Inventaire d’Odile Patrois. Nanterre. 1975. Côte F delta 192. Et depuis quelques jours, le texte est disponible sur le site de la Ligue des Droits de l'Homme.

-Quelques sites présentent l'état des travaux sur ce sujet : Radio France Internationale, http://www.rfi.fr/actufr/articles/065/article_36004.asp ,

- Mémoire de la colonisation (liens en attente)

- Et encore : 8 mai 1945...

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  Théâtre de Sétif, 23 mai 2006, répétition d'une pièce évocant le drame du 8 mai 45, jouée par une troupe d'amateurs. (Photo Lamblard)

Petit lexique


  • C'est à l'archipel qui se trouve au large de sa baie, que la ville d'Alger doit son nom, Al-Djaza'ir, venu de l'arabe. Auparavant, le site se nommait "Ikosim" en punique, "Ile aux Mouettes... Les latin écriront "Icosium".

  • Barberousse, le corsaire turc qui fonda la citadelle d'Alger vers 1517, annexa également la poignée d'îlots située au large.

  • Ibn Khaldoun écrit, à la fin du XIVe siècle, dans le tome second de l'"Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale", qu'un Fatimide autorisa la fondation de trois villes, dont une "sur le bord de la mer appelée Djézaïr-Béni-Mezghanna (les îles des enfants de Mezghanna). Maintenant Alger..." Les Béni-Mezghanna sont des Kabyles. De la ville, le nom passa au pays dont Alger devint la capitale en 1839.